Il y a quelques semaines, Pantone annonçait sa couleur de l’année 2026 : le Cloud Dancer. Un blanc lumineux, apaisant, porteur d’espoir nous dit-on. Pendant que le monde se fracture… l’institution la plus influente du monde de la couleur choisit le vide chromatique comme symbole de notre époque. Bon.

Disons-le, ce n’est pas un hasard, et ça en dit long (j’en ai d’ailleurs fait une analyse dans ce post, si tu veux le détail).
En ce moment, les droites radicales & l’extrême droite gagnent du terrain. Trump ne cache plus son mépris pour le pluralisme et la diversité. En Hongrie, en Italie, en France, les mêmes rhétoriques de l’ordre et du retour à la norme refont surface. Et curieusement, partout où ce glissement s’installe, une certaine esthétique l’accompagne : sobre, uniforme, qui ne fait pas de vagues.
La décoloration du monde n’est pas une tendance esthétique anodine : la créatrice de contenu spécialiste de la couleur Loren Fascianel en parle d’ailleurs très bien dans ce reel. C’est aussi l’un des symptômes d’un glissement fasciste. Et oser la couleur, c’est, à sa façon, résister.
Le monde se décolore depuis les années 2000
Il suffit de regarder autour de toi 👀. Les façades des immeubles neufs, les intérieurs, les packagings des marques « responsables »… On retrouve les mêmes tonalités neutres, passe-partout : du blanc, du gris, du beige, du marron.
Cat Sleeman, chercheuse au Science Museum Group, a analysé plus de 7000 photos d’objets du quotidien sur 2 siècles. Son constat : les tons gris sont devenus largement majoritaires depuis les années 2000, là où les teintes chaudes variées dominaient encore au 19e siècle.

Ce phénomène a un nom depuis longtemps. L’artiste David Batchelor l’a nommé dans les années 90 : la chromophobie. Une méfiance (très occidentale) envers la couleur, perçue comme excessive, vulgaire, incontrôlable.
À l’inverse, la sobriété chromatique a toujours été associée à la raison, la maîtrise, le sérieux. Au pouvoir.
Le noir, le blanc, le gris, c’est unanime, sérieux, discret, fiable, professionnel.
La couleur, elle prend position. Et ça, ça dérange.
Tu as déjà entendu parler du « millennial grey » ? Aka les intérieurs gris et blancs de tous les appartements dans les années 2010. Puis le « sad beige children » : une palette écrue, lin, terracotta que les parents millennials adorent pour leurs intérieurs, mais aussi les vêtements de leurs enfants et leurs jouets (d’où l’expression “beige mom”, aussi).
Et la Gen Z, elle, en a eu assez.
La Gen Z reprend la couleur
Sur les réseaux, des milliers de vidéos se moquent du « millenial grey » ou du « sad beige » des maisons millennials. Coup dur pour les 90’s kids.
En réaction à ces intérieurs impersonnels, la Gen Z a réinvesti la couleur (et l’individualité) à fond. Cette génération a fait de l’accumulation des couleurs un vrai manifeste identitaire. Contre l’uniformité et l’ennui, contre la neutralité héritée, pour s’exprimer et exister visuellement, fort et sans s’excuser.
L’uniformité visuelle au service de l’ordre établi : prenons le contre-pied
Walter Benjamin le théorisait dès les années 30 : les régimes autoritaires esthétisent la politique pour neutraliser les revendications. Leur esthétique : monumentale, uniforme, répétitive. Elle écrase l’individu.
La couleur fait exactement l’inverse : elle crée de la singularité. Elle affirme une identité. Elle résiste à l’uniformisation.
C’est pour ça qu’un paysage visuel varié, multiple, joyeux, ce n’est pas qu’une question de goût. Un espace où coexistent des esthétiques différentes, des couleurs différentes, des voix différentes : c’est un espace où la pluralité est possible. Où chacun·e peut exister sans se fondre dans la masse et sans s’effacer.
Le « green beige » : éviter le piège de l’éco-responsabilité qui se cache derrière la sobriété
Venons-en à ce qui me touche directement, en tant que brand designer spécialisée dans les identités visuelles éco-responsables.
Il y a un raccourci que je vois beaucoup (et que j’ai moi-même pu faire à mes débuts) : l’idée que les couleurs sobres & naturelles seraient indispensables pour une communication éco-conçue. Que choisir le vert sauge, le lin, le terracotta, c’est montrer qu’on est aligné·e avec ses valeurs environnementales. Que le minimalisme visuel = l’engagement.
Aujourd’hui, je ne partage plus cette pensée. En tout cas, je la nuance.
D’abord, parce que la couleur ne pollue pas selon qu’elle est visuellement « neutre » ou non. Un logo jaune n’a pas nécessairement une empreinte carbone supérieure à un logo beige. L’éco-conception des couleurs, c’est bien plus complexe que ça. ☝️
Ensuite, parce que cette esthétique « naturelle » est devenue un code si répandu (et pas que des entreprises réellement engagées) qu’elle ne signifie plus grand chose. Des dizaines de marques responsables se ressemblent toutes et communiquent toutes de la même façon, ce qui finit par nuire à leur mémorabilité et à leur impact. Ce qu’on appelle notamment les designs « intemporels ».
Et enfin, c’est là où j’ai le plus évolué sur cette question ces 5 dernières années : cette esthétique du « propre et discret » perpétue exactement les codes décrits plus haut. Le bon goût sobre. Le sérieux rassurant. La neutralité qui ne dérange pas, qui ne fait pas de vague et ne se fait pas remarquer. Alors, osons la couleur !



Les minorités se sont toujours réapproprié la couleur : c’est un outil d’appartenance sociale
L’histoire le montre, encore et encore :
- Les communautés LGBTQ+ ont repris le spectre arc-en-ciel complet comme étendard de fierté et de résistance.
- Les personnes racisées qu’on a longtemps qualifiées de « trop colorées », « trop voyantes », pour mieux les marginaliser et qui ont fait de cette couleur une affirmation d’existence.
- Les classes populaires auxquelles on a associé les couleurs « criardes » avec condescendance.
La couleur a toujours été un espace de lutte.
Choisir la couleur pour une marque engagée, c’est bien plus qu’un choix esthétique. C’est contribuer à maintenir un paysage communicationnel vivant, divers, multiple.
Zohran Mamdani : une campagne haute en couleur qui gagne le cœur des quartiers populaires
Tu as sans doute vu passer des images de sa campagne. En novembre 2025, Zohran Mamdani était élu maire de New York, et son identité visuelle a fait parler par son originalité. Bleu, rouge, et jaune dans une esthétique vintage : une palette vraiment audacieuse dans le paysage politique habituel.

L’identité de sa campagne était joyeuse, optimiste, et assumée. Une approche rafraîchissante face à la rigidité uniforme de la communication politique classique. Les couleurs évoquaient la vie quotidienne des New-Yorkais ordinaires (le jaune de la MetroCard, le bleu des Mets, les enseignes de bodega). Pas de l’élite de NY : les gens des quartiers.
Ironie de l’histoire ? Sarah Knafo, eurodéputée du parti Reconquête (si, si, le parti de Zemmour…), a été accusée d’avoir plagié thème par thème et couleur par couleur l’identité visuelle de Mamdani pour sa campagne à la mairie de Paris. La blague. Preuve que même l’extrême droite a compris que la couleur était un outil social et politique non négligeable. 🙃
Je mets de la couleur dans ton entreprise pour que tu existes à ta façon
Je crée des identités visuelles pour des indés qui ont des convictions. Des entrepreneur·es qui veulent changer les choses : dans la parentalité, l’environnement, l’événementiel, le vivant, le bien-être, le marketing…
Et ma conviction profonde, c’est que ces entreprises-là méritent d’être remarquées. Pas avec une identité qui se fait oublier pour paraître sérieuse ou une palette qui s’excuse d’exister. Une identité qui se voit, qui ose, qui s’affirme et qui est reconnaissable parce qu’elle est vraiment la sienne.
La couleur, dans mon travail de brand designer, ce n’est pas de la déco.
C’est un outil de posture, de positionnement, de valeurs. C’est ce qui permet à une entrepreneuse de prendre sa place, une place qu’elle a légitimement le droit d’occuper. D’autant plus en tant que femme.



