Une analyse de mes capitaux (selon Bourdieu) qui me permettent un slowpreneuriat, loin du mythe de la méritocratie
Être freelance avec un trouble anxieux, c’est vraiment possible ?
Si tu m’as déjà croisée quelque part sur le web, tu sais que je parle souvent de slowpreneuriat : travailler autrement, à un rythme choisi, sans s’épuiser, et en se laissant du temps libre à consacrer à d’autres projets. Ce que je dis moins souvent, c’est que ce rythme-là, il n’est pas qu’une philosophie de travail pour moi. C’est aussi une nécessité.
J’ai été diagnostiquée en 2022 d’un trouble de l’anxiété généralisée, notamment d’un trouble de l’anxiété sociale. Ce que ça veut dire concrètement dans ma vie freelance ? La prospection est épuisante, le networking m’est souvent inaccessible, et certaines semaines, les rendez-vous suffisent à vider mes batteries pour 15 jours.
Pourtant, je travaille à mon compte et vis de mon activité depuis 2019.
Mon activité tourne, mes clientes sont alignées avec mes valeurs, et je n’ai pas l’impression de « survivre » en tant qu’indépendante.
Comment c’est possible ? C’est la question que j’ai eu envie de creuser en toute transparence dans cet article. Pas de recette miracle ici : je fais le point sur ce qui m’a permis de construire une voie qui me convient (et que tout le monde ne peut pas suivre).
On n’a pas toutes les mêmes cartes en main, c’est une réalité
On a vite fait de se comparer les unes avec les autres. De regarder le parcours d’une concurrente, sa clientèle, son rythme de travail, sa capacité à investir… et de se demander pourquoi on n’y arrive pas de la même façon.
Toi aussi, tu culpabilises comme ça?
Ce dont cette comparaison ne tient pas compte, c’est le contexte. Les conditions dans lesquelles on se lance, les ressources dont on dispose, les contraintes et les charges qu’on supporte.
Or, l’expérience entrepreneuriale ne peut pas être la même si on bénéficie d’une période de chômage pour se lancer ou si on se lance sans filet, si on vit en couple et qu’on partage les charges ou si on assume tout seule, si on a des enfants, si on est aidante familiale, si on vit dans une grande ville ou dans un désert de réseau professionnel, si on a une sécurité financière…
Bref, ces données fondamentales déterminent dans quelles conditions on peut travailler, à quel rythme, pour dégager quel revenu, si on peut envisager de se lancer à son compte.
J’avais envie d’aborder ce sujet depuis longtemps, mais c’est en lisant ce post de Tania que cette réflexion a vraiment pris forme. Elle y abordait la notion de privilèges via le prisme de Bourdieu, et ça m’a fait tilt.
Pour faire simple, le sociologue Pierre Bourdieu parlait de « capitaux » pour désigner 4 ressources: économiques, sociales, culturelles, symboliques.
Un concept sociologique pour désigner quelque chose de très concret : on n’a pas toutes les mêmes cartes en main dans la vie. Et prétendre le contraire, c’est entretenir l’idée que la réussite n’est qu’une question de volonté (coucou la méritocratie et les Linkedin bros).
Alors non, je ne me suis pas faite toute seule, loin de là (et toi non plus, probablement).
Entreprendre (et vivre) avec un trouble de l’anxiété
C’est en 2022 qu’une psychologue a mis les mots sur ce qui handicape mon quotidien depuis 15 ans.
Dans la vie de tous les jours, ça ressemble à ça :
- Un rendez-vous qui paralyse toute une matinée.
- Un email de prospection qui traîne des jours dans les brouillons parce que je n’arrive pas à appuyer sur envoyer.
- Un événement networking où je sais d’avance que je vais passer la matinée à me poser 15463 questions.
- Un corps imprévisible qui peut s’exprimer parfois de façon très handicapante et être épuisé.
- Une incertitude et des insécurités exacerbées.
- Un brouillard mental et une difficulté à me concentrer.
- Et tant d’autres choses.
Ce n’est pas quelque chose qu’on règle un bon matin en décidant d’être courageuse et de prendre sur soi. On apprend à faire avec. À adapter son environnement, ses habitudes, la façon dont on structure ses journées.
Mon approche du slowpreneuriat, c’est aussi une façon pour moi de rendre mon activité tenable sur le long terme dans la perspective de ce trouble qui ne me quittera probablement jamais.
Mais, si j’ai réussi à construire autour de mon anxiété plutôt que contre elle, c’est aussi parce que j’avais des ressources pour le faire.
Mes capitaux, ou ce qui m’a permis de compenser mon trouble de l’anxiété pour bien vivre mon entrepreneuriat
C’est là que Bourdieu entre en jeu avec son histoire de capitaux. Dans son post, Tania décrivait les 4 formes de ressources qui influencent notre façon de se lancer et d’évoluer : notre capital économique, notre capital culturel, notre capital social et notre capital symbolique.
Et c’est grâce à ces 4 capitaux que l’entrepreneuriat a été rendu possible pour moi.
Les encarts suivants ont été rédigés par Tania Macaire, que j’ai invitée dans la co-écriture de cet article !
Mon capital culturel : une légitimité naturelle
J’ai fait des études en design dès la seconde, jusqu’au master où j’ai rendu un mémoire de recherche. J’ai eu accès tôt à l’art et à la culture (cinéma, théâtre, art contemporain, littérature, Histoire de l’Art) en grande partie grâce à mon bac Arts Appliqués et à mon entourage amical. Tout ça a nourri ma sensibilité graphique et intellectuelle bien avant que je me lance professionnellement.
Pourquoi c’est important : j’ai rarement eu à justifier ma légitimité. Mon parcours le faisait naturellement. Quand l’anxiété sociale te pousse déjà à douter de ta place, avoir des marqueurs de crédibilité solides, c’est un avantage que je mesure vraiment aujourd’hui.
Pierre Bourdieu met en lumière trois types de capitaux culturels : embodied, objectified et insitutionalized.
Le capital culturel incarné est purement personnel car il ne peut pas s’acheter (du moins pas directement) et il demande du temps et des efforts (ce qui est relié quand même au capital économique et social car, par exemple, si l’on doit travailler à côté de ses études on a moins de temps pour l’obtenir, pareil si on a des professeurs moins reconnu).
Le capital culturel objectifié c’est ce qui est matériel. On pourrait penser que cela est économique, et ça l’est en partie, mais il faut savoir comment utiliser ce capital culturel. Par exemple : acquérir une peinture d’un peintre reconnu mais ne pas pouvoir discuter de l’histoire de l’art autour du bien efface l’aspect capital culturel (c’est quelque part un mix entre le capital culturel incarné, et le capital économique)
Le capital culturel institutionnalisé c’est notamment les qualifications académiques, les diplômes. Sur le marché du travail, il est (normalement) facilement convertible en capital économique.
Beaucoup de choses pourraient être dites sur ces capitaux culturels et sur la place qu’ils ont dans notre société et nos socialisations mais la chose principale à retenir est que ce sont les capitaux tels que reconnus dans un espace donné. Par exemple, Lucie a un capital culturel extrêmement solide dans le monde artistique et du design, qui lui permet de construire un capital social dans ce monde là, et donc d’acquérir un capital économique en mettant à profit ce capital culturel. Si demain Lucie se lance, par exemple, dans le milieu équestre, ces capitaux n’auraient pas, ou trop peu, de valeur.
Il faut donc retenir que les capitaux sont extrêmement situés avec l’espace, ou les espaces, dans lesquels on souhaite évoluer.
Mon capital social : arriver sans réseau, mais le construire petit à petit
Quand je me suis lancée à la sortie de mes études, je ne connaissais personne à Lille. Je venais de débarquer. Je n’avais pas vraiment de réseau professionnel, pas de réseau personnel de potentielles clientes, de contacts intéressants, pas d’entourage déjà freelance.
Mais deux choses ont changé la donne :
- L’entreprise où j’avais fait mon stage m’a proposé une mission freelance à temps plein dès ma sortie des études.
- Sur Instagram, j’ai rapidement construit une audience qui m’a permis d’attirer mes premières clientes très naturellement (et sans chercher).
Pour quelqu’un avec une anxiété sociale marquée, c’est un vrai atout : je n’ai pas eu à forcer des interactions épuisantes pour survivre les premières années.
Le capital social est le plus “externalisé” de tous puisqu’il est directement lié à d’autres personnes : des personnes qui se reconnaissent mutuellement et qui offrent à tout les membres du réseau l’accès aux capitaux des autres. On va facilement avoir en tête les “club” (comme dans les séries américains où ils se retrouvent pour jouer au golf), ou encore les Franc Maçons par exemple. Mais c’est souvent une image d’Épinal car on a pas besoin d’avoir des rites ou des lieux définis pour avoir ce capital.
Je vais donner un exemple très parlant. Cet article que nous écrivons est le renforcement de notre capital social : Lucie s’appuie sur mon capital culturel pour apporter une dimension scientifique à l’article, là où moi je m’appuie sur son capital social pour enrichir mon réseau.
Tous les individus ont un capital social, son poids dépend alors du nombre de connexions que l’on a, ainsi que des capitaux mobilisables par ce réseaux (en terme économique, sociale ou symbolique). Évidemment, ce capital est là aussi en partie hérité : si nos parents connaissent du monde, on a plus de chances d’être “pistonnés” et d’avoir des contacts plus influents.
Mon capital économique : la sécurité matérielle
J’ai de l’épargne. Je suis propriétaire de mon logement, en partie grâce à un héritage. J’ai une famille qui pourrait m’aider si ça allait vraiment mal. Mes charges fixes sont peu élevées.
Ce que ça change concrètement pour moi :
- Je n’ai jamais vraiment à prospecter dans l’urgence.
- Je n’ai jamais été obligée de prendre un mi-temps alimentaire en période de creux parce que j’avais besoin de payer mon loyer.
- J’ai pu construire mon activité progressivement, à un rythme que mon anxiété pouvait supporter.
Le slowpreneuriat, ça se choisit beaucoup plus facilement quand on a un filet de sécurité sous les pieds, soyons honnêtes !
Le capital économique n’est pas une idée de Bourdieu, mais provient notamment des essais de Karl Marx et de l’invention des théories autour du “capitalisme” comme concept économique.
En 1986, au moment où est écrit le chapitre sur lequel je base ces encarts, Pierre Bourdieu montre d’ailleurs que la compréhension du monde selon les théories économiques n’est pas suffisant et, d’une certaine façon, permet l’invisibilisation de ces capitaux.
Le capital économique crée et est créé par les autres capitaux. On y viendra dans les prochains encart mais un exemple simple :
Grâce à son capital culturel institutionnel, Lucie a décroché un stage, qui a augmenter son capital social ; ce qui lui à par la suite permis de décrocher un contrat de freelance et donc d’acquérir une forme de capital économique. Cela a été renforcé par le fait que Lucie avait peu de charges donc aucune “pression” financière en se lançant, ce qui lui a laisser l’espace nécessaire pour prendre le temps de développer ses réseaux sociaux (et donc son capital social) qui lui ont rapporté du capital économique grâce aux clients signés.
Mon capital symbolique : ma réputation, l’image que je renvoie
Mon parcours professionnel et mes études, mon audience Instagram, ma (petite) notoriété, le bouche à oreille de mes clientes.
Mais aussi le fait d’être une femme blanche cis hétéro valide, qui me permet évoluer dans mon secteur sans me heurter aux discriminations systémiques qui compliquent, ralentissent ou épuisent la construction de cette réputation pour d’autres.
Ce sont des éléments qui me permettent de vivre confortablement dans mon activité actuellement.
Le capital symbolique, développé en dehors du chapitre dont il est question ici, est défini par Bourdieu comme tout ce qui est perçu comme légitime dans une société donnée. Il ne parle pas forcément des critères personnelles comme le fait d’être d’une certaine religion ou genre, mais il semble absolument primordial de l’inclure tout de même car ces éléments renforcent la perception qu’ont les personnes de nous, et donc notre capacité à accumuler les capitaux en question.
Ce capital est le plus fluide entre tous les espaces, et c’est pour cela qu’il englobe tous les capitaux puisqu’il permet de se place dans la société dans son ensemble.
Globalement Lucie a un capital culturel solide (car elle a eu accès à la culture dite légitime) et des capitaux qui font que dans société française (et vis à vis des institutions que l’on connait) elle dispose d’un certain nombre de privilèges.
Et toi, quelles sont tes cartes ?
Si je te raconte tout ça, c’est parce que je vois encore trop de discours 100% méritocratiques dans l’entrepreneuriat qui me hérissent le poil.
Non, si j’ai « réussi », ce n’est pas seulement car j’ai travaillé sur mon mental, travaillé plus que de raison, que j’ai fait preuve de courage, fait les bons investissements et les bons choix stratégiques.
La vérité, c’est que j’avais surtout les bonnes cartes pour travailler dans des conditions viables pour moi, sur le long terme. Même avec un trouble de l’anxiété.
Alors si tu te compares à quelqu’un d’autre et que tu te demandes pourquoi ça ne ressemble pas à ton expérience, c’est peut-être simplement que vous n’avez pas les mêmes cartes en main. Pas les mêmes contraintes, pas les mêmes ressources, pas les mêmes freins.
Je t’invite à faire le même exercice : quels sont tes capitaux à toi ? De quelles ressources tu disposes ? Et quels sont les freins réels qui influencent la façon dont tu entreprends ?
C’est une occasion de regarder ta situation entrepreneuriale avec plus de lucidité pour mieux te situer, et peut-être moins culpabiliser. 🫶
📌 Cet article a été co-rédigé avec Tania Macaire
Tania s’est lancée dans l’entrepreneuriat en parallèle de ses études en sciences sociales. Elle y a découvert un monde très enrichissant mais pleins de défauts, soumis à des attentes capitalistes, patriarcales et productivistes avec lesquelles ses valeurs n’adhèrent pas. Alors elle a décidé de réfléchir à d’autres façons d’entreprendre, plus respectueuses de l’être humain, notamment des femmes, avec la création d’un concept et d’un nouveau modèle. À travers The CEO Shift, elle accompagne les femmes à mettre en place un nouveau modèle d’entrepreneuriat dans leur activité pour les aider à prendre leur place sans se détruire au passage.



